Don’t Look Up, attention à l’attention

Si vous n’avez pas vu Don’t Look Up, il est vraisemblable que vous en ayez entendu parler. Sinon, pour vous mettre dans le bain, ce film écrit et réalisé par Adam McKay, est l’histoire de deux scientifiques qui essayent d’alerter sur la collision certaine d’une météorite “tueuse de planète” avec la Terre. Ils font face au déni, au scepticisme, à l’idiotie généralisée (vous trouverez en ligne de bien meilleurs résumés). Pour vous faire une idée, en voici la bande annonce.

De nombreux commentaires autour du film font état du fait que la météorite symboliserait le réchauffement climatique. On peut bien sûr faire ce lien. Une recherche en ligne vous permettra de trouver de nombreuses publications sur le sujet. Je recommande ici simplement (mais vivement) le fil de tweets publiés par Dr Valerie L Masson-Delmotte :

Par déformation professionnelle peut-être, je vois ce film comme un questionnement qui nous est adressé sur ce que nous sommes devenus dans un monde où nous sommes immergés dans les pixels parfois jusqu’à saturation, sur ce qu’est devenue notre attention, ce que sont devenus nos médias, ce que sont nos usages des réseaux sociaux. La dernière scène du clip de Are You Lost In The World Like Me? réalisé par Steve Cutts pour Moby pourrait, à cet égard, être un résumé express de Don’t Look Up.

D’ailleurs, le titre ne porte-t-il pas sur la question de l’attention ? “Don’t look up”, que l’on peut traduire par “Ne levez pas les yeux” (vers le ciel) peut aussi s’entendre comme “Ne levez pas les yeux” (de vos écrans connectés).
A l’heure où les prises de paroles sérieuses font trop souvent l’objet de moqueries, d’ironie, de détournements en s’attaquant à la forme plutôt qu’au fond, où les débats nuancés semblent devenus si rares, où nos expériences dans le monde physique semblent devoir systématiquement faire l’objet d’un relai en ligne, plus ou moins habilement mis en scène, à l’heure où la moindre phrase peut être sortie de son contexte pour être raillée et son auteur conspué, à l’heure où certains algorithmes (trop) mettent la haine, l’ego et la médiocrité sous stéroïdes, ce film mérite vraiment d’être suivi d’une introspection : Mais que sommes-nous devenus et vers quoi cela nous mène-t-il si nous n’ouvrons pas les yeux sur le monde et sur nous-mêmes ?

C’est là que je me questionne sur l’impact du mode de diffusion du film sur notre capacité à faire cette introspection. Don’t Look Up a fait naître une intense conversation en ligne. J’ai lu ici et là que ce film contribuerait à éveiller les conscience et pourrait avoir un impact positif. Pourquoi pas ? S’il peut y contribuer, tant mieux. D’ailleurs l’impact de ce à quoi nous prêtons attention sur nous, sur la société et sur le monde ne me semble plus à démontrer (je le documente, notamment sur Twitter, avec #impactofpixels).
Oui, notre attention façonne le monde. Cela dit, étant diffusé sur Netflix, plateforme sur laquelle je l’ai moi-même regardé, que faisons-nous immédiatement après l’avoir regardé ? Avons-nous, par exemple, regardé intégralement le générique ? Netflix ne nous y incite pas, la fenêtre de diffusion du film se réduisant pendant le générique pour n’occuper qu’une partie de l’écran et pour laisser une large place à une autre proposition de film ou de série. À peine avons-nous terminé de regarder le film qu’aussitôt il nous faudrait nous plonger dans un autre récit hébergé sur la plateforme et recommandé par l’algorithme. Et, avec un film diffusé en ligne plutôt que dans une salle de cinéma, ne sommes-nous pas aussitôt rattrapé par d’autres sollicitations numériques ? Et notre attention en conséquence immédiatement portée ailleurs ?
Au cinéma, pendant le générique, on se retrouve face à soi-même, entouré des autres spectateurs du même film. De même que la façon dont la salle vibre tout au long d’un film se ressent, l’état dans lequel le film laisse les autres spectateurs lorsqu’il se termine est palpable au cinéma pendant que le générique défile sous nos yeux. “Endings are a goodbye. They’re a goodbye to the short emotional experience of a story. And occasionally, they’re much more. They can be a goodbye to who we were.” nous dit le (talentueux) réalisateur Kirby Ferguson dans son film court THE END: In Praise of Credits. Un film, lorsqu’il se termine peut aussi être un au revoir à celui ou celle que nous étions avant de le voir.

L’attention m’est apparue comme un sujet majeur de Don’t Look Up. On peut certes prendre le thème du réchauffement climatique comme filtre pour le regarder. Mais on peut aussi prendre comme filtre n’importe quel défi (nous n’en manquons pas) que nos sociétés doivent relever.
À quoi et à qui prêtons-nous attention, ce précieux bien commun ? Et pour en faire quoi ?

——————————
Voici quelques semaines, à la suite d’une conférence que j’ai donnée sur le thème Moi et mon identité numérique, j’ai publié un film court qui a pour vocation de nous aider à faire notre introspection numérique :